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Il y a quelques années, quand j'avais le plaisir de faire de la radio, je préparais chaque semaine un billet d'humeur. Comme mon humeur était souvent mauvaise mais pour rire, j'avais baptisé cette séquence la "Chronique néphrétique". La voici donc ressuscitée, avant tout pour ma plus grande satisfaction mais si ça peut intéresser quelqu'un d'autre c'est tant mieux. J'essaierai de tenir un rythme mensuel et même d'agrémenter de temps à autre ma prose d'une photo, histoire de lui donner un alibi sans lequel elle n'aurait rien à faire ici. Ceci dit, entre l'intention et son accomplissement, il apparaît parfois un décalage. On verra bien.
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Forfait téléphonique |
- | 17 juillet 2003 |
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De tous les signes annonçant l'inéluctable décadence du monde occidental, le plus révélateur en est sans conteste le succès galopant du téléphone portable.
Je ne vois pas pourquoi on hésite à faire subir au téléphone portable le même sort ségrégationniste qu'au tabac. Quelle différence entre les deux ? Tous deux tiennent dans la poche, coûtent cher, polluent mon univers sensoriel et me collent le cancer sans que j'aie rien demandé. Alors, sus ! Bannissons le portable des lieux publics ! Etablissons des "zones portables" et des "zones non portables" dans tous les cafés et trains de France ! Interdisons la publicité, la vente aux jeunes, et faisons de la lutte contre le portable une grande cause nationale !
Mais rien hélas ne semble devoir arrêter l'insoutenable invasion de ces machins tonitruants ni réfréner leurs utilisateurs. Alors que quelques compagnies géantes et plus ou moins de connivence se partagent ce succulent gâteau en pompant les économies des jeunes de 7 à 77 ans, ces mêmes jeunes semblent désormais considérer le monde comme une immense cabine téléphonique. Aussitôt le combiné collé à l'oreille, le téléphoneur portable ne vit plus en société mais dans un monde parallèle où ne subsistent que lui-même et son interlocuteur.
Pour preuve, j'en veux cette scène dont je fus l'involontaire et abasourdi témoin voici quelques années. Plongé dans mes rêveries dans le train qui me ramenait de Dijon, j'en fus brutalement tiré par une interprétation particulièrement émouvante de la Toccata et fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach (BWV 565) émanant de la sonnerie du téléphone du type assis devant moi. J'espère pour l'inventeur de cette sonnerie que, contrairement à l'expression, Bach ne tutoyait pas vraiment Dieu, sinon il a de fortes chances de passer deux ou trois éternités en enfer à charrier du charbon incandescent à mains nues.
Toujours est-il que, insensible au massacre, le type met fin à mes souffrances en décrochant. La conversation s'engage, visiblement avec une femme, dont il est de toute évidence amoureux. Echange de douceurs et de baisers hertziens dont tout le monde profite, promesses d'amour pur et infini, ça dure un moment. A ce point du récit, je tiens à préciser que, même si je n'avais pas forcément envie d'écouter, je n'avais guère le choix vu le volume sonore que déployait notre Casanova.
Soudain le train freine, l'arrêt est proche. La gare apparaît à la fenêtre. Ayant par ses bavardages érotico-amoureux capté l'attention de tout le wagon notre type lâche alors, avant de raccrocher :
"Je te laisse, ma femme m'attend sur le quai".
Jamais je ne fus si heureux d'avoir encore deux arrêts avant d'arriver à destination. Pour rien au monde je n'aurais voulu connaître le visage de cette femme. Comment, me demandais-je alors, peut-on mépriser une personne à un point tel qu'on puisse mettre tout un wagon au courant d'un détail si intime ?
Mais aujourd'hui, j'ai compris. Ce n'était pas cette femme que ce rustre méprisait : c'était nous, les occupants du wagon, dont l'existence lui paraissait si insignifiante qu'il ne songeait même pas à faire preuve de la plus élémentaire pudeur à notre égard.
Depuis, j'ai repris un téléphone à cadran.
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